Memento Somniare

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Avr 8

Ivresse au musée (2/2)

Un sol transparent et épais surplombait la périphérie du musée, que l’on atteignait après avoir traversé la première passerelle. En m’approchant un peu du bord, je découvris avec horreur qu’il n’y avait pas de rambarde ni quoi que ce fût pour protéger le visiteur d’une chute, car le vide était juste à l’aplomb du cercle de verre enserrant la bâtisse.

Le contraste en pénétrant dans la tour était tel que je fus pris immédiatement de vertiges : le soleil au dehors, éclatant, rayonnant, et qui m’avait mis dans une telle allégresse sur le chemin de l’aller, avait fait place à une lumière sordide qui instillait une sensation de mal-être et de dépression. En réfléchissant rétrospectivement à cette visite, je me rends maintenant compte que mon esprit est incapable de se remémorer la moindre œuvre exposée en ce lieu. En revanche, une certaine impression trouble, vécue avec l’acuité d’un mauvais rêve, reste présente, encore maintenant, au fond de mon âme.

Armand et son amie me devançaient, fébrilles comme de jeunes adultes qui seraient retournés sur les lieux de leur enfance, et je n’entendais déjà plus leurs savantes analyses des joyaux artistiques présents dans les diverses salles. Je n’arrivais déjà plus à les suivre, et surtout mon malaise prenait des proportions inattendues. Je voyais déjà les escaliers comme un obstacle insurmontable tellement ils étaient raides, que cela soit dans le sens ascendant ou descendant. Et ce vertige ! La rampe orange, sous la lumière vive des spots, était mon seul soutien, et je me sentais inexorablement tomber vers l’avant, les marches se dérobant sous mes semelles.

La tête me tournait, et je ne savais toujours pas si cet état était extérieur à moi, ou venait de mon imagination, de mes angoisses. Le moindre couloir était devenu un plan incliné, et je sursautais après chaque nouvel assoupissement, sous le poids de mon vertige.

En ressortant enfin quelques heures plus tard, la claire lumière du jour présent me remit du baume au cœur, et en longeant les canaux d’un air maussade, qui atténuait un peu l’enthousiame des jeunes gens m’accompagnant, j’hésitais à me précipiter dedans, sur un coup de tête, pour finir de me réveiller.

Conte de Noël

Il y avait le vieil homme et la vieille femme, marchant d’un pas monotone sous la lumière solitaire de l’unique réverbère du quartier. Ils avaient décidé d’un commun accord de retourner vivre dans ce petit village déserté, loin des infortunes et de la vie stressante qu’ils menèrent à la tête de la célèbre multinationale.

Tout le monde les aura reconnu : le père et la mère Noël, délaissant enfin leurs habits rouges et la compagnie de ces lutins paresseux et toujours en grève. Enfin… au niveau du monde, ici il n’y avait presque personne pour les reconnaître. Mais qu’importe, ils passaient là une retraite bien méritée en quelque sorte, sauf qu’on leur avait pourtant stipulé, il y a de cela un nombre infini de générations, que ce travail qu’ils s’étaient engagé à faire c’était une activité du troisième âge, et qu’ils ne pouvaient pas moralement partir avant la fin de leur contrat. Ils avaient donc attendu toutes ces longues années, joignant péniblement les deux bouts malgré les moyens pharaoniques mis à leur disposition. Et un jour, un peu avant l’heure, ils avaient craqués.

Ils étaient donc repartis de leur tour d’ivoire, presque en s’évadant, pour retrouver la douce insouciance de leur vie vécue uniquement l’un pour l’autre, récupérant un peu de l’innocence touchante qui ne se manifeste qu’en ces âges. D’ailleurs comme chacun sait, et ils étaient bien placé eux-même pour le savoir, les enfants sont loin d’être aussi candides qu’on veut bien le faire croire.

Les rennes avaient été revendus, et l’usine laissée en plan, mais de toute façon cela faisait plusieurs saisons qu’elle n’était plus rentable.

À la question de savoir s’ils regrettent leur vie passée, Mme Noël lève les yeux de son patchwork et répond avec hésitation : en effet il leur arrive encore fréquemment, et alors que plus personne ne croit pourtant en eux, d’avoir la vision d’un passant marchant dans le froid et la neige, livré à lui-même, désœuvré. Ça peut être parce que sa conjointe l’a quitté, parce que ses parents sont malades, parce que ses enfants lui causent du souci. Ou encore parce que son métier n’est pas bien valorisant. Alors, tandis qu’il regarde ses pieds traîner dans la neige boueuse, il voit se refléter dans les flaques d’eau des petites lumières tremblottantes, nimbées d’une aura surréelle. Et il percevra alors quelques belles pensées, le plus beau des cadeaux dans ces circonstances.